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C'est peu dire qu'on aura célébré ce patron «humain», qui connaissait chacun de ses ouvriers par leur prénom, glissait un billet quand le petit était malade, arrivait le premier à l'usine, partait le dernier. Cet ancien résistant dont le frère cadet, Gérard, a été fusillé par les Allemands en 1944. Cette «tronche d'acteur» (comme dit Jacques Molénat, seul journaliste à l'avoir interviewé pour «l'Express Méditerranée»), la pipe à la bouche, le coup de gueule facile, qui aurait pu jouer dans un nanar des années 1970. Non décidément, rien à voir avec les nouveaux actionnaires, arrivés en 2005, un holding de banquiers anglo-saxons (Gatesworthy). Le genre costard, cravate, attaché-case, «qui ne savent même pas comment on fabrique une chaussure et n'ont jamais mis les pieds dans le Gard», raille Jean-François Anton, délégué syndical CGT.
Pierre Jallatte, lui, faisait vivre le village «à la sueur de son front», dit-on, ici. Longtemps, les professeurs qui voulaient envoyer un gamin brillant au lycée ont obtenu la même réponse des mères de famille : «Pas la peine, il ira à Jallatte.» On y rentrait comme apprenti à 14 ans et on en repartait à la retraite. Au temps de leur splendeur, les trois usines de Saint-Hippolyte et d'Alès faisaient travailler près de 1 000 personnes. Les habitants du village (3 400 âmes) se souviennent encore de la foule et du boucan dans les rues le matin, lorsque les ateliers ouvraient leurs portes et, quelques minutes plus tard, l'école. Et que dire des avantages sociaux ? «Les ouvriers gagnaient le double d'un instituteur», assure Fernand Léonard, ancien maire communiste. Il y avait aussi une «prime de juin», équivalente à un 13e mois, un système d'intéressement, une participation aux bénéfices, une quatrième semaine de congés payés (dès 1968), un comité d'entreprise qui envoyait les enfants en colonies de vacances et distribuait des colis à Noël. «Il ne faut pas sous-payer les plus intelligents et les plus vifs, déclarait ainsi Pierre Jallatte à «l'Express Méditerranée»; en 1972. A chaque réajustement, j'augmente davantage les salaires les plus bas. La différence reste trop grande entre les paies des cadres et celles des techniciens et des ouvriers.» On dit même qu'en Mai-68 c'est lui qui a poussé ses employés à cesser le travail. Il avait peur que les grévistes du Gard viennent casser son usine.
Fini la grande époque. Terminé les trois décennies de boom économique de l'après-guerre, les fameuses Trente Glorieuses. Oublié les taux de croissance à deux chiffres de la chaussure professionnelle. Aujourd'hui, Jallatte est dans le rouge (1,7 million d'euros de pertes nettes pour 34 millions de chiffre d'affaires l'an passé). La situation du groupe Jal, la maison mère basée à Milan, n'est guère plus florissante (résultat quasi nul pour un chiffre d'affaires de 162,5 millions d'euros). Les actionnaires ont fait leurs comptes. Et le calcul a été vite fait. Grosso modo, un Tunisien gagne en un an ce qu'un Français empoche en un mois. Déjà, du côté de Bizerte, au nord de la Tunisie, Jal possède 16 bâtiments, emploie 4 500 ouvriers (85% des effectifs) et fabrique l'essentiel des 11 millions de paires de chaussures annuelles. Alors que dans les usines de Saint-Hippolyte et d'Alès, les tâches se sont réduites comme peau de chagrin. Au fil des ans, la fabrication des tiges, puis la coupe du cuir, l'assemblage, l'installation des coques en acier et en résine (qui protègent des chocs) ont, les unes après les autres, traversé la Méditerranée. Pourquoi ne pas aller encore plus loin ? Le mercredi 30 mai dans la matinée, Giovanni Falco, PDG de Jal, et Joël Aunos, directeur général de Jallatte, ont convoqué les membres du comité central d'entreprise. Ils leur ont annoncé la fermeture définitive de toutes les usines du Gard, dont celle de Saint-Hippolyte, installée dans un fort Vauban. 285 postes supprimés, d'un trait de crayon. «Messieurs les directeurs, vous mériteriez d'être pendus, vous êtes des voyous !», leur a crié Georges Argeliès à la sortie de la réunion.
Et puis, comme si souvent dans sa vie, il est parti téléphoner à son ancien patron pour faire son compte rendu.
Est-ce le suicide de Pierre Jallatte, son «sacrifice», comme on dit dans le village ? Est-ce le barouf politico-médiatique ? La suite, on la connaît. Ce n'est pas encore cette fois que l'usine de Saint-Hippolyte fermera ses portes. 143 postes vont être sauvés. Il n'y aura pas de licenciements secs, uniquement des départs volontaires ou en préretraites. L'Etat, le département, les communes ont accepté de signer un gros chèque (8 millions d'euros pour financer les préretraites et acquérir les locaux). «On a racheté des emplois», reconnaît Damien Alary, président socialiste du conseil général du Gard. Pour combien de temps ? A Saint-Hippolyte, on évite de se poser la question. Comme on préfère oublier que les plans sociaux se multiplient depuis vingt ans et que le mythique fondateur n'était pas seulement un patron blessé, mais un homme affaibli par la polyarthrite et les épreuves (son unique fils, Marc, s'est suicidé à l'âge de 20 ans, sa mère s'est jetée dans une fontaine à Nîmes). C'est que les ouvriers, eux aussi, sont fatigués. Ils ont 52 ans en moyenne, trente, quarante ans de maison. Ils souffrent de maladies professionnelles, d'invalidité (20% des effectifs). Comme Robert Rouvière, ouvrier coupeur.
Il a tellement répété, chaque jour, les mêmes gestes que ses membres ont crié stop. Périarthrite à l'épaule, épicondylite aux coudes, canal carpien aux mains... Il ne peut plus bricoler dans sa villa ni nager dans sa piscine. Lors du précédent plan social, en 2003, il était encore trop jeune. Mais cette fois, à 55 ans, il n'a pas beaucoup hésité : il va partir. «C'est l'avant-dernière étape, dit-il. La prochaine fois, l'usine fermera. Cela se passe connue ça maintenant dans les entreprises...»
L'histoire des chaussures Jallatte est tristement banale. Chaque année, des centaines d'entreprises délocalisent : 15 000 emplois partent en fumée de cette façon, selon l'Insee. Rien que dans le Gard, on ne compte plus les usines qui ont mis la clé sous la porte ou réduit la voilure. Les collants Well au Vigan, à une trentaine de kilomètres, les Pianos Pleyel à Aies, les dessous Eminence à Aimargues... «Du fait des délocalisations ou des restructurations, on estime à 2 000 le nombre d'emplois industriels supprimés en quatre ans, alors que le département détient déjà le record national (12,3%, NDLR) pour son taux de chômage», indique Freddy Bauducco, secrétaire départemental de la CGT. Ici, décidément, l'histoire bégaie. On a connu la fermeture des soieries à la fin du XIXe siècle, puis celle des mines d'Alès, de La Grand-Combe, de Bessèges, qui ont employé jusqu'à 13 000 personnes, celle encore des bonneteries dans les années 1960... «Nous allons crever tranquillement, soupire Francis Chirat, ancien maire de Saint-Hippolyte, devenir un village de retraités, une cité-dortoir pour Nîmes et Montpellier. Il y avait déjà une Maison de la Soie. Dans quelques années, sans doute, on aura un musée de la chaussure à la place de l'usine.» Pour y aller, il faudra emprunter l'ancienne rue du Fort. Elle doit bientôt être rebaptisée rue Pierre-Jallatte...
Source:
Nathalie Funès
Le Nouvel Observateur